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15/11/2016

Eloge des élites

dominique rousseau,trumpNon, ce n’est pas la faute des élites prétendument déconnectées du peuple si Donald Trump a gagné. Elles ont eu au contraire raison de critiquer ses propos racistes et sexistes. Car le peuple n’est pas infaillible

Depuis la victoire de Trump, une idée tourne en boucle : c’est la faute aux élites qui sont déconnectées du peuple. Curieuse idée. D’abord parce que les Noirs et les Latinos qui sont parmi les Américains les plus pauvres ont massivement voté Clinton, comme 53 % des Américains gagnant moins de 30 000 dollars par an.

Ensuite parce qu’Hillary Clinton a obtenu plus de voix que Trump. Enfin et surtout parce que les élites ont fait leur travail. Elles n’ont pas fait de faute en rapportant et critiquant les propos sexistes, racistes de Trump. Pas fait de faute en rapportant ses propositions de remettre en cause le droit à l’avortement, de faire payer aux Mexicains la construction d’un mur entre leur pays et les Etats-Unis. Pas fait de faute en rapportant qu’il s’engageait à dénoncer l’accord de Paris sur le climat et l’accord nucléaire conclu avec l’Iran. Pas fait de faute en rapportant qu’il annonçait vouloir abroger l’Obamacare et baisser l’impôt des plus riches et des entreprises qui passerait de 35 % à 15 %.

EN TOUTE CONNAISSANCE DE CAUSE

Non, ce n’est pas la faute des élites prétendument déconnectées du peuple si Donald Trump a gagné. Elles
ont eu au contraire raison de critiquer ses propos racistes et sexistes. Car le peuple n’est pas infaillible

Les élites, journalistes, intellectuels, experts n’ont pas commis de fautes. Elles ont fait leur métier, qui est de donner
à voir les programmes, les personnalités et à entendre les paroles de ceux qui prétendent gouverner. Elles ont encore
fait leur métier en analysant la vision politique de Trump au regard de l’histoire et de la civilisation démocratique américaine. Les élites ont donné aux électeurs les moyens de choisir leur président en toute connaissance de cause. Ils savaient et ils ont choisi Trump. Ce choix est de la responsabilité du peuple, pas de la faute des élites.
En 1848, Lamartine, conscient que Louis Napoléon Bonaparte pourrait se porter candidat et gagner, n’en défend pas moins le principe de l’élection populaire du président de la République par ces mots : « Il y a des moments  d’aberration dans les multitudes, il y a des noms qui entraînent les foules comme le mirage les troupeaux, comme le lambeau de pourpre attire les animaux privés de raison ; eh bien, malgré cela, je n’hésite pas à me prononcer en faveur de l’élection du président par le peuple. » Et il poursuivait : « Et si le peuple se trompe, s’il veut abdiquer sa sûreté, sa dignité, sa liberté entre les mains d’une réminiscence d’Empire, s’il nous désavoue et se désavoue lui-même, eh bien tant pis pour le peuple ! Ce ne sera pas nous, ce sera lui qui aura manqué de persévérance et de courage. »


En démocratie, aucune autorité n’est infaillible. Pas même le peuple. Sauf à vouloir lui faire bénéficier du principe de l’infaillibilité pontificale caractéristique des systèmes théocratiques ! Le propre de la démocratie est de reconnaître que ceux qui ne partagent pas la volonté majoritaire ne sont pas dans l’erreur, ne sont pas des égarés qu’il faudrait remettre dans le bon chemin et à défaut au goulag, mais des citoyens qui défendent des idées, qui, pour n’avoir pas convaincu à un moment donné, sont autant respectables que les autres. Que les électeurs américains aient choisi Trump ne signifie pas et ne saurait signifier que les élites se sont trompées dans leur description et leur analyse du personnage et de son programme.

Par DOMINIQUE ROUSSEAU

professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne

Le Monde 16 novembre 2016

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